Rachel Jaumotte a sauvé l'honneur des belges en Malaisie, qui plus est en allant chercher une place dans le TopTen. L'endurance a cette particularité unique qu'elle permet aux amateurs de se frotter aux professionnels et c'est très bien ainsi. Tous les lecteurs qui partagent notre passion se reconnaîtront dans les écrits de Rachel, quel que soit le niveau auquel ils courent.
Un vent de fraîcheur dans le climat de crise actuel...

Le 19 octobre, c’est grand départ pour Rukban et déjà un gros stress pour moi: « mon Ruk » (Rukban Dikruhu MMN) va prendre l’avion. Nouméa des Sauvlons fera le voyage en van jusqu’à Amsterdam avec lui. A Schiphol, nous conduisons les chevaux à l’embarcation. Tout se passe bien mais les cœurs se serrent quand il faut les céder aux grooms « PEDEN ». Les chevaux des cavaliers belges sont embarqués dans 2 containers : Sysko, Poespass et Rukban dans le premier, Taborah, Nouméa et Mengali dans le second. Dernier câlin et nous sommes priés de quitter le hall.
D’après quelques rares messages, nous apprenons que les chevaux sont bien arrivés et que tout se passe bien là-bas. Nous-mêmes ne décollerons que le mardi 28/10 … ces jours d’attente me semblent interminables !
Le jour du l’envol, un changement de porte de départ est avisé puis un second, un troisième et enfin un quatrième !!! Le brouillard givrant fait « geler » les ailes des avions, drôle d’explication ??? Par le retard pris nous allons rater à Amsterdam notre correspondance pour Kuala Lumpur. Notre envol est reporté au lendemain. Christian fait valider nos billets pour le lendemain et Peter nous trouve un hôtel ou nous descendons sans bagage (chouette) ! Maritza, qui avait oublié de ranger l’Artiflex dans les malles de matériel parties avec les chevaux, et avait donc dû laisser son bagage à main en soute, ne dispose donc même pas de brosse à dent!
Le lendemain Air Malaysia nous prend en charge : avion super, service irréprochable, cinéma particulier pour chaque passager, bref, le luxe. 12 heures plus tard : Kuala Lumpur, nous avons juste 2 heures pour la connexion, c’est suffisant sans compter nos imprévus …. Maritza doit récupérer son bagage à main et vit encore d’autres aventures administratives au passage, mais tout s’arrange à la dernière seconde …. Ouf !!! Une heure après nous atterrissons à Terrengganu ! Nous sommes accueilli avec des tambours et des danseurs, c’est génial… Mais nous déchantons vite, il nous manque 6 valises, nous sommes en pull, pantalon, veste et grosses chaussures, alors qu’il fait 40° et nous n’avons pas de quoi nous changer.
Nous démarrons une heure plus tard de notre luxueux hôtel pour enfin aller voir nos chevaux, qui sont à 39 km. Il y a des cars prévus par les organisateurs pour les navettes (45 min). Les chevaux belges partagent une écurie de quarantaine avec les chevaux français, espagnols, italiens, africains du sud et portugais. Ils sont, comme nous, hébergés luxueusement : grand boxe avec ventilateur, brumisateur et moustiquaire. Je vois enfin Ruk, ohhh !!! Il est maigre !!!, Pierre me dit qu’il a mal voyagé mais qu’on ne m’avait rien dit pour pas m’inquiéter…. Je me demande s’il pourra prendre le départ de ce Championnat du Monde ??? En plus de sa maigreur, il manque de tonus, a l’aire triste … Contrairement à Gubbio où il m’avait boudé à mon arrivée, ici il vient appuyer sa tête sur mon épaule, « mon pauvre Ruk » j’en ai les larmes aux yeux… mais il faut le quitter, car nous sommes attendus pour dîner. Sous le chapiteau : les tables rondes dressées avec nappes blanches, chaises blanches (comment on fait pour pâs salir quand on sort des boxes ?). Il y a des buffets chauds, froids, des fruits, des desserts et surtout une fontaine de chocolat qui fait l’unanimité dans le groupe.

Les journées sont bien remplies : les grooms partent tôt pour nourrir les chevaux et nettoient les boxes avant leur petit déjeuner et reviennent seller. Les cavaliers partent à 8h30 de l’hotel, déjeunent sur le site de course et vont entraîner. Les règles de quarantaine sont très strictes et la surveillance est assidue. Pour les sorties, nous avons un parcours balisé de 10 km de couleur verte pour notre écurie, se sont des pistes de sable, certains endroits un peu plus profond mais aucun dénivelé. Plusieurs soirs nous allons repérer les boucles, le fait que la course se fera de nuit nous tracasse beaucoup. Un soir nous partons avec un pick-up sur la piste tous phares éteints, Pierrot conduit, les cavalières sont dans la benne et nous réglons nos lumières de casque, çà à l’air de bien éclairer, Pierrot voit, il roule sous notre éclairage
Les autochtones sont très gentils, sympathiques et souriants. Il y a un hameau le long de notre trajet d’entraînement, où nous rencontrons chaque fois des enfants qui nous font de grands signes. En forêt, nous voyons des singes, des lézards et des GROS lézards …. Le soir, éclatent souvent des orages, accompagnés de pluies torrentielles. C’est impressionnant, il tombe en une heure ici le volume d’un mois de pluie chez nous.
Lors de la cérémonie d’ouverture, nous devons nous rendre au stade pour 19h30 pour la présentation des équipes. Sur la route nous avons l’impression que la ville entière à rendez vous au stade, nous sommes dans les embouteillages et serons en retard … Mais des sirènes derrière nous, ouvrent un passage, ce sont des motards accompagnés de voitures d’officielles, Pierre n’hésite pas, il se joint au convoi, notre seconde voiture emboîte le pas. Au stade il y 50 000 personnes. C’est incroyable, il y a tout un spectacle, toutes les équipes défilent sous les applaudissements. C’est grisant ! Ensuite est présenté un spectacle de dressage équestre, époustouflant !!! Un feu d’artifice gigantesque clôture la soirée.
Arrive finalement le jour des contrôles vétérinaires. Quelques chevaux sont refusés, mais les 6 belges peuvent prendre le départ. La pression monte car les contrôles vétérinaires sont la dernière étape avant la course… (c’est fou, rien qu’à écrire le récit, je rattrape des crampes dans le ventre)
Vendredi 7 novembre 17h30, heure locale, le départ est donné, Pierre nous avait prévenu de bien faire attention au départ : il y a beaucoup de bruit, des cris, des applaudissements. Les chevaux sont nerveux, donc attention au chutes. Le départ se passe bien pour nous. Les 4 chevaux retenus pour l’équipe nationale: Poespass, Mengali, Taborah et Ruk sont ensemble, Sysko et Nouméa un peu en retrait.

Comme Pierre l’avait prédit … un cheval nous dépasse sans cavalier. Les 4 chevaux avancent dans une bonne cadence. Voici quelque fois que Ruk baisse les oreilles, je me retourne et aperçois un cavalier japonais très près de nos postérieurs. Je pense que le fait de me retourner le fera reculer un peu… mais non ! Tout à coup Ruk bloque et descend la croupe, le cheval poursuivant vient de le toucher au postérieur. Je ne parle pas japonais, mais j’ai expliqué au cavalier ma façon de penser … cela a suffit à lui faire prendre ses distances….
Ca roule bien, le terrain est bon, et il fait encore clair sur la première boucle. Nous sommes dans le second groupe pour rentrer au vet. Nos temps sont encodés à l’aide d’une petite carte magnétique à passer dans un lecteur. Malgré qu’il est toujours un peu nerveux à son premier vet, de notre équipe, Ruk entre le premier au vet. Il passe à 64 en 3’32. Les autres chevaux passent au vet, … dommage, Nouméa sera éliminée pour insuffisance métabolique.
Nous partons pour la deuxième boucle, je pars avec trois minutes d’avance sur les autre belges. Chemin faisant, je me joins à Carolina sur Jessi, un couple argentin. Ruk est dans sa cadence et comme chaque fois, je n’ai rien à lui dire ou faire… ce cheval est phénoménal. La nuit est maintenant tombée et les lampes de casque deviennent lourdes au fil des kilomètres. Lors du briefing les chefs d’équipe ont reçu la consigne d’interdiction d’être sur les pistes sous peine de disqualification des cavaliers. Il n’y a qu’un point d’assistance prévu pour chacune des 5 premières boucles. Par contre, il y a des grandes bassines d’eau tous les 3.5km, où des Malaisiens sont supposés nous donner des bouteilles d’eau et de quoi rafraîchir les chevaux, mais, comme ils ont peur des chevaux, Rukban doit se contenter de boire sans être rafraîchi. Je ne saurai en effet pas descendre et remonter en selle pour prendre de l’eau moi-même, s’il n’est pas tenu.
Carolina avance vite. Au point d’assistance, Pierre me met en garde contre l’excès de vitesse. Je le remercie et lui dit que Ruk est « dans son galop ».
Il fait très lourd et très noir, l’orage éclate enfin, il tombe des trombes d’eau. On n’y voit pratiquement plus rien, heureusement des lumières de couleur de la boucle sont fixées sur chaque support de balisage permettant de s’y retrouver. Nous sommes trempés, mais Ruk avance bien … Enfin nous arrivons au deuxième vet. Rukban passe au contrôle à 60 en 2’45. L’orage est très fort, la foudre tombe sur le site et une personne est hospitalisée, Sysko, qui prend peur lors d’un coup de tonnerre, se blesse. Il passe néanmoins le contrôle vet, mais comme il est douteux, Christian, son proprio, décide que le cheval ne prendra pas le départ.
Et déjà, il est l’heure pour Ruk et moi, et nous nous élançons en sixième position sur la troisième boucle. Malgré mes vêtements secs, je suis trempée après 2km et je ressens des brûlures sur tous les endroits qui touchent la selle. Les kilomètres défilent et se ressemblent … il fait noir et nous sommes sur du sable. Ruk galope inlassablement.

En rentrant au troisième vet, il passe à 52 en 3’14. Louis, notre maréchal contrôle ses fers, Eddy s’occupe très bien de lui, Marcel ramène le matériel sous les tentes, Peter et Bruno font le point, Ruk mange tranquille, quant à moi, mes jambes commencent à me faire mal. L’attente après Karine, Pierrot et Maritza semble longue … ils se sont perdus et ont pris plus de 20 minutes de retard. Malheureusement après ces aléas, Tabora est éliminée pour boiterie, Mengali et Poespass passent le vet OK. Mais, comme à partir de la troisième boucle, il y a systématiquement un re-check, Poespass y sera également éliminé pour boiterie. Mengali quant à lui repart donc seul et il n’y a donc plus que deux chevaux de l’équipe belge « en route » … ce qui coupe court aux espoirs d’une médaille par équipe…
Lorsque nous partons pour la quatrième boucle, Carolina me dit qu’elle va « lever le pied » car son cheval a eu difficile de récupérer. Je me joins alors à un cavalier des Emirats Arabes Unis et nous galopons ensemble. Nos chevaux s’entendent bien, nous alternons pour prendre la tête au fil des kilomètres. A chaque point d’eau le cavalier (j’apprendrai par la suite qu’il s’agit de Sh. Majid Al Maktoum) saute de cheval, rafraîchit son cheval et sportivement (ou est-ce galamment, car il se rend compte que je ne pourrai pas remonter à cause des brulures aux jambes?) me donne un seau pour rafraîchir également Rukban ... Nous finissons par échanger quelques mots en anglais médiocre ce qui engendre quelques malentendus ... Arrivés au 4ième vet, Ruk rentre à 48 en 3’13.
Majid et moi repartons avec seulement une seconde de différence et chevauchons ensemble sur cette cinquième boucle. Il fait toujours noir et pluvieux, je me demande si je pourrais continuer avec cette douleur aux jambes. A la fin de la 5è boucle, Ruk passe à 56 en 3’24 et des allures toujours gaillardes. Je me repose un peu, mais ne sais pas comment me mettre pour éviter les douleurs. Dix minutes avant le départ Eddy emmène Rukban au re-check. Je sais que nous sommes au km 130… c’est le cap où Rukban manifeste à chaque course son « coup de pompe ». Et de fait: Eddy le présente au trotting et le vétérinaire demande à le revoir, Pierre prend la relève pour trotter, mais le vétérinaire convoque les 3 autres véto’s. Il faut le temps pour qu’ils arrivent, le regardent trotter et donnent leur avis … Ils donnent enfin le feu vert, mais il faut encore seller ! Ggrr… nous avons perdu 7 minutes sur notre heure de départ et par conséquent mon gentil compagnon des deux dernières boucles. Nous voilà sur l’avant dernière boucle, seuls, sans assistance, les grooms ne peuvent pas venir sur les deux dernières boucles. Je n’en peux plus. Je suis fatiguée et là, çà devient vraiment de la souffrance pour mes jambes… Mais Ruk avance, il y va, on dirait que c’est lui qui essaye de me motiver car mon moral est bas ! Si déjà on l’a fait retrotter au re-check ?? Après cette boucle, il y en a encore une … je suis vraiment démotivée. Cette boucle ne fait que 17km. On rentre, je descends de cheval, plutôt je tombe de cheval … la douleur est horrible ! Je ne veux pas me changer de peur de ne plus pouvoir repasser pantalon, bas et chaussures … Rukban passe à 48 en 3’30. Oooh, je me surprends à espérer qu’il soit éliminé afin que çà s’arrête !! A l’exception de Pierrot sur Mengali, tous les autres cavaliers belges sont éliminés. C’est dur, j’ai l’impression d’être vraiment toute seule… Eddy rentre du re-check tout sourire, Ruk est très bien et peut partir …. « C’est pas possible ?! » mais si !!! Je suis encore en selle sur un cheval au galop toujours puissant.
Pour seule consolation : ce sont les derniers kilomètres … il n’en reste que 10. Le jour se lève, je n’ai plus besoin de lampe sur le casque déjà ce poids-là en moins… Par contre je ne sais comment me tenir en selle, je ne peux plus m’asseoir ni rester debout à cause des brûlures aux jambes. Je suis complètement de travers sur ma selle et j’ai bien peur que ma position gêne Rukban dans ses derniers efforts. Cette ultime boucle se fait sur le trajet d’entraînement des jours précédents et passe donc devant l’entrée de notre écurie. Je sens que Ruk veut bifurquer … alors, je lui dis qu’il n’y a plus que deux kilomètres à tenir… Je ne peux pas abandonner après tout cet effort qu’il vient de faire. Un pick-up nous précède avec une caméra et Ruk lui emboîte le pas. Dans le dernier kilomètre, nous sommes rattrapés par 2 autres cavaliers dont les chevaux se stimulent mutuellement. Je pousse un peu Ruk pour qu’il finisse quand même avant eux : il a travaillé fort et il mérite sa place. Malheureusement lui ne l’entend pas de cette oreille, « tu t’imagines depuis le temps qu’on est tout seul … et voilà, des copains….». Nous passons donc tous trois la ligne d’arrivée ensemble. Pour moi, c’est en larmes de joie…et de douleur.
Toute la délégation belge est là, avec drapeau et félicitations. Ruk est rafraîchi… et encore rafraîchi … au point qu’il il en a marre de tous ces litres d’eau sur le dos ! Il ne tient pas en place et je le sens nerveux. Il passe à 60 en 8’32, boucle ces 10km à une vitesse de 18.48km/h, donc la boucle la plus rapide de sa course. Je n’y crois toujours pas ! Il vient de boucler sa quatrième « grande » course de l’année, les 100km de Mellet, les 160km de Mont- le- Soie, les 160km de Gubbio et les 160km de Terrengganu … et dans les Top-Ten chaque fois, de surcroît !!! Nous attendons encore Pierrot qui est parti sur la dernière boucle en 23ième position … il arrive enfin. On rafraîchit Mengali et il se rend au contrôle vétérinaire, mais est malheureusement éliminé pour boiterie … ça, c’est vraiment dur : se faire éliminer à la fin de la course !! Tout est terminé, il ne reste qu’à tout ranger et on retourne aux écuries.
La remise des prix a lieu en fin de matinée du lendemain et lors du dîner de gala, en présence du Roi de Malaisie, la gagnante se verra remettre les clefs d’une voiture en plus de ses lots reçus le matin.
Lundi nous prenons l’avion en laissant nos chevaux dans les mains expertes de nos grooms avisés… c’est le cœur gros que je quitte Rukban.
Je voudrais remercier énormément de personnes, que ce soit d’abord mes filles Audrey, Laura et Isabeau, pour leur aide à la maison, pour les chevaux, l’entraînement et la gestion de la maison. Egalement pour leurs soins à tous les autres chevaux pendant « la Malaisie ». Mon papa et ma maman pour les transports des filles et la gestion des conflits entre mes ado’s, Amaury pour son aide, Carole et Marcel pour leur soutien dans tous les moments agréables comme difficiles, Vanessa et Cavalor pour leur sponsoring. Aussi merci à tout le staff, Pierre, Bruno, Peter et Louis pour leurs bons soins et conseils. A mon mari pour son amour et le grooming *** qu’il a apporté à Rukban. Merci à Dominique Evrard qui est formidable, serviable, compétente et qui mérite d’être connue à tous points de vue. Merci à tous les cavaliers du groupe et Alasnée, Marcel, Julie, Marie, Isabelle, Jaques, Christian ainsi que Régine pour leur coups de main, présence et encouragements. Merci aussi à mon amie Nelly, toujours là avant, pendant et après chaque course de son « enfant du MMN», toujours prête à partager son immense connaissance des chevaux … et puis naturellement toi mon Rukban, mon « Ruk », je ne sais plus quoi dire de toi ! Non seulement tu les dépasses, ces horizons, mais en plus tu m’emmènes avec toi. Si je n’en peux plus, tu es là … si je suis inquiète, tu es là… On partage tout, je te raconte tout pendant nos moments privilégiés. Les galères de la vie, tu me les fais oublier… MERCI !

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