AVENTURE


OUTLAW TRAIL

Les américains disent de la Tevis Cup qu’elle est la plus dure des courses de 100 miles et ils ont probablement raison. De l’Outlaw Trail, ils disent qu’elle est pire et que si un cheval vient au bout des 265 miles (420 Km), il pourra tout faire.

Ils ne mentent pas…

 

L’aventure sur les traces de Butch Cassidy & la Horde Sauvage.


Léonard Liesens

Les difficultés étaient au rendez-vous : un dénivelé de folie (oscillant entre 6.000 et 11.500 pieds), surtout durant les trois premiers jours, des passages extrêmement dangereux au bord des à pics, un sol très rocailleux jonché d’éboulis, des sables mouvants (on en reparlera…), des températures extrêmes (de –3° le matin à +35° l’après-midi).

Mais quelle aventure et quels paysages à vous couper le souffle : des forêts de bouleaux et des clairières dans la haute montagne, des forêts de pins un peu plus bas, des canyons rouges, blancs, roses, jaunes, noirs, des formations rocheuses incroyables.

Et puis il y avait cette cordialité et cette bonne humeur toujours présentes de la part des cavaliers américains, toujours prêts s’entraider et à s’encourager. Et quel positivisme ! Et quelle faculté à ne pas se prendre au sérieux ! Un rêve…

L’Outlaw Trail se déroule dans l’état de Utah dans cette région extraordinaire qui compte le plus de parcs nationaux : Grand Canyon, Bryce Canyon, Arches, Canyonland, etc… La course emprunte des pistes autrefois utilisées par les hors la loi pour s’enfuir après avoir commis leurs forfaits : les célèbres Butch Cassidy and the Sundance Kid. Il va sans dire que ces pistes sont uniquement accessibles à cheval, si ce n’est certains passages où j’aurais à peine osé m’aventurer avec un mulet… mais il fallait bien passer et on l’a fait.

Donc comme à la Tevis, pas d’assistance sur le parcours, sauf au vetcheck qui est plus ou moins à mi parcours où un véhicule peut s’aventurer. Il faut donc emporter ses seringues d’électrolytes (3 le matin, 3 l’après-midi), sa nourriture personnelle, son eau, un ou deux easyboot, un imperméable et un polar (car le temps change brusquement en montagne).

La course se déroule en ligne durant 5 jours consécutifs sur une distance totale de 265 miles (420 Km) : 55 miles les trois premiers jours, 50 miles les deux derniers. Chaque jour est une épreuve distincte avec son classement et sa BC et il y a un classement global pour les couples cavalier/cheval qui on terminé les 5 jours(le plus convoité) et une BC globale. Il est permis de changer de cheval, mais dans ce cas, on n’entre pas dans le classement final. Chaque cavalier qui termine reçoit chaque jour une superbe pièce en argent massif à l’effigie de la course. Le gagnant a terminé la course en 32 heures (les 5 premiers se tenant très près). Je bouclerai les 5 jours en 40 heures.

L’organisateur de la course n’est autre que Crockett Dumas, ex directeur de L’AERC (American Endurance Riding Conference) ; un personnage hors du commun tout imprégné de la légende de l’ouest américain, look compris !

Le balisage était très approximatif (un euphémisme), et nous avons perdu beaucoup de temps à chercher, nous tromper, revenir en arrière, mais on nous avait prévenu des facéties de Crockett…

Les contrôles vétérinaires sont ‘bon enfant’ dans l’esprit américain, mais ne vous avisez par de repartir avec un cheval limite… Cela ne se fait pas et on ne le fait pas ! Je n’ai vu qu’un seul cheval en détresse, frappé de coliques. Il est frappant de voir le ‘horse sense’ de ces cavaliers américains : si le cheval est limite, tant pis, on ne prendra pas le départ le lendemain, mais on garde le sourire.

Premier Jour (55 miles)

J’avais le choix entre deux chevaux : Quicksilver, une jument orlov/arabe de 7 ans que je connaissait pour l’avoir montée l’année dernière au Montana sur une course de 50 miles ; courageuse, mais entêtée et peu souple et moins à l’aise dans les côtes et descentes extrêmes ; ou alors Santini, hongre arabe polonais de 9 ans que j’ai testé le jour précédent et qui m’a plu immédiatement : beaucoup d’allant, extrêmement bien mis, de la puissance dans l’arrière main mais pas d’expérience des difficultés de la piste.

Je choisis Santini !

Nous partons du camp (5.000 pieds) à 6 heures dans l’obscurité pour traverser quelques canyons avant d’escalader la montagne vers Boulder (11.500 pieds). Piste extrêmement difficile avec des escaliers de rochers de parfois 60 cm, des formations rocheuses rouges, puis grises et noires, des forêts de pins très inhospitalières, de superbes lacs de montagne partout. Cela grimpe parfois graduellement, parfois très très fort. Puis plus de végétation… rien que d’énormes blocs rocheux gris posés les uns sur les autres avec la paroi à gauche et l’à-pic à droite. On doit mettre pied à terre. Les autres pratiquent le ‘tailing’ ; je ne peux pas car Santini n’a pas le sens de la piste et va n’importe où. Il est comme fou, il a peur, ne sait comment négocier ces blocs de rocs, recule, glisse dans la pente, c’est foutu, je crois qu’il va dégringoler. Il se reprend. On est près d’une petite plate-forme où je peux reprendre mes esprits et essayer de le calmer. On a eu chaud ! On termine l’ascension par un sentier de chèvre un peu plus facile. On est à 12.500 pieds, il fait très froid, on voit les rochers roses et blancs de ‘Capitol Reef National Park’ plus bas, au loin. Extraordinaire !

Puis le terrain devient plus facile avec la traversée d’étendues herbeuses puis de forêts de bouleaux.

Vetcheck à 40 miles. OK. Il est 13 heures et on dispose d’une heure d’arrêt. Nous repartons pour une descente à travers forêts de pins, passages rocheux et clairières herbeuses. Nous trotterons chaque fois que possible. Nous terminerons en un peu plus de 9 heures, ce qui me semble bien, vu les difficultés et nos erreurs de parcours. Le gagnant aura fait la distance en 6 heures. Presque impossible !

Deuxième Jour (55 miles)

Santini est bien, sauf les écorchures qu’il a partout à la suite des passages rocheux et les blessures de sangle. Je change de sangle et lui place une croupière. Ca va.

Nous partons à 6 heures dans un froid glacial, mais deux heures après, le soleil généreux nous permet d’enlever couche après couche. Nous restons groupé, Kat, Steph, John et moi. Trois heures à descendre graduellement dans un paysage de sable blanc, de rochers et d’arbustes épineux où il est très difficile de trotter. Puis tout change… rien que du sable blanc sans rocher, puis une descente dans un canyon couleur crème, et puis un autre et un autre encore. 

Nous atteignons les canyons de pierres de sable (slick rocks). En fait nous sommes sur du rocher, parfois friable, parfois dur. Montées abruptes, descentes en escaliers, rochers plats.

Des paysages de folie, un ciel incroyablement bleu, des arbres çà et là, du blanc, du jaune, du rose, du rouge… Le balisage consiste à placer quelques pierres l’une sur l’autre…

Vetcheck après 35 miles dans une étendue herbeuse battue par les vents. Il fait très froid. OK. On repart après une heure de repos. Ma croupière casse à l’attache de selle. Heureusement une vielle corde à ballots traînait dans la poche de ma veste. John veut ralentir un peu et Steph reste avec lui, tandis que je passe devant avec Kat. Nous arriverons vers 17 heures. Le temps de passer au vet, de s’occuper des chevaux, de prendre une douche.

Puis le bivouac et les histoires des plus résistants alors que les autres tombent de sommeil. A 10 heures, chacun s’écroule dans son sac de couchage.

2 heures du matin : je me réveille pour marcher Santini (les chevaux sont attachés au trailer)… Je lève les yeux : un ciel étoilé comme je n’en ai jamais vu, jamais vu la voie lactée comme cela !

Troisième Jour (55 miles)

Santini est toujours OK au niveau du métabolisme et de sa locomotion, mais ses blessures m’inquiètent.

6 heures… On est parti…Une colonne d’une cinquantaine de chevaux. Il vaut mieux rester groupés derrière Crockett car nous ne connaissons pas la piste. Nous sommes dans le lit d’une large rivière à sec, puis sur les berges, puis nous sommes forcés de grimper le canyon. Barrière. On passe. Surprise… des chevaux en liberté nous accompagnent. Quelques miles plus loin, nous franchissons la clôture suivante. L’une des juments veut nous suivre, on la chasse, on ferme la barrière mais elle est comme folle et force le passage à travers les barbelés. Jamais vu cela : il lui aura bien fallu 20 secondes pour casser les barbelés malgré nos vociférations pour la faire reculer. Du sang partout. Elle s’enfuit. Pas moyen de la rattraper. On enverra une équipe pour tenter de la repérer.

La piste se met à monter graduellement mais le terrain est bon et nous pouvons trotter. Nous sommes dans les 15 premiers lorsque nous atteignons une rivière. Une dizaine de chevaux sont alignés occupés à boire. Pas de place pour Santini. Je vois plus loin une sorte de crique sableuse. J’y vais. Santini s’avance puis se met à s’enfoncer. Il tente d’en sortir. Pas moyen. J’arrive à sauter sur la rive. Le sable arrive maintenant à la moitié de la selle. Rick a vu la scène. «Détache une rêne ! Accroche la au bridon ! » On tire à deux. La rêne en biothane tient bon. Santini se débat. Il finit par en sortir. Ouf… Il est couvert de sable… Ne parlons pas de la selle et des fontes… Il s’est méchamment blessé en se débattant ou peut-être y avait-il quelque chose dans le sable. Mais il ne boite pas. Près d’une demi heure pour arranger tout cela. On est maintenant dans les derniers.

Nous continuons l’ascension. Déjà une heure et demi. Le paysage change au fur et à mesure que l’altitude augmente et nous nous retrouvons dans des forêts de bouleaux (‘Aspen trees’) entrecoupées de clairières. Superbe.

Nous devons chercher plusieurs fois notre chemin, surtout dans les clairières où il n’y a pas de marquage, si ce n’est parfois un ruban ou une marque (‘blaze’) dans un arbre. On perd beaucoup de temps.

Une dernière côte extrêmement abrupte et on atteint le vetcheck à 11.000 pieds d’altitude. Cela se passe bien mais je sais déjà qu’il ne faudra pas repartir demain avec Santini. Le brave cheval a assez donné !

Après le vetcheck, nous descendrons à travers les canyons rocheux vers le premier endroit habité après 3 jours et l’arrivée se juge au champ de courses de Escalante.

Je suis à bout : la fatigue, les émotions. J’ai mal à la plante des pieds. Encore un peu d’énergie pour s’occuper de Santini, puis une bonne douche et ça va.

Quatrième Jour (50 miles)

Je repars donc avec Quicksilver. Steph et Kat sont partie plus vite. Je reste en compagnie de John pendant une bonne heure, le temps de bien chauffer la jument, puis le quitte puisqu’il préfère ralentir. Quicksilver se comportera parfaitement. Je ferai la plus grosse partie du parcours seul en perdant beaucoup de temps à chercher la piste. On traverse le superbe canyon jaune de ? ? ? et on arrive en vue de ‘Bryce Canyon’. Cette fois le terrain est plus facile et on peut galoper. On ne s’en prive pas. Après le vetcheck, je rejoins quelques cavalières et on fera le reste de la route ensemble, ce qui me vaudra quelques photos. Steph fera une belle course et terminera à la 8me place.

Cinquième jour (50 miles)

Quickie est bien. Steph me dit de conduire ma course comme je veux. OK.

Après ces 4 jours, il est devenu évident que la tactique consiste à faire partie du groupe de tête, avec Crockett qui connaît la piste. Ce que je fais. Après 1 heure, nous nous retrouvons à neuf en tête. Steph et moi sommes parmi les neuf premiers.

Ça avance vite. Nous sommes maintenant dans le fond du canyon, dans le lit de la rivière où nous trottons. Paysages superbes encore une fois : les parois verticales du canyon jaune, la rivière, les formations rocheuses. Nous trotterons dans le canyon pendant près de 20 miles avant d’escalader le Red Canyon. Le vetcheck se déroule sans problèmes, mais ces 4 dames ont atteint le seuil d’entrée au vet (64 pulsations) deux minutes avant moi. Donc il nous faut galoper pendant quelques miles pour les rattraper. On reste à 9 en tête et on redescend dans le canyon qui nous fera rejoindre le camp de base. Un vetcheck supplémentaire, à 5 miles de l’arrivée. Quickie passe bien, mais ces 4 dames partent encore 3 minutes avant moi. Nous sommes à deux à galoper pour les rejoindre. Impossible : elles ont ouvert et fermé les barrières séparant les propriétés, ce qui est la règle, mais cela nous fait perdre trop de temps et nous ne les reverront plus ! Nous terminerons ‘tied’ 5me et 6me. Steph et Krutchev emporteront la meilleure condition. Quel machine, ce Krutchev. Avec 420 Km dans les jambes.

Epilogue

J’ai mal à chaque articulation, mes lèvres sont en papier émeri, ma selle est écorchée partout, le viseur de ma camera ne fonctionne plus… mais la tête… la tête est pleine d’images. Et on a terminé. Et Santini va mieux.

 

[1] Quand vous arrivez à une barrière, l’éthique veut que tout le groupe attende que le premier cavalier ait refermé avant de repartir ; si vous trouvez une barrière fermée, il faut la refermer après votre passage, sauf si des cavaliers arrivent, auquel cas il leur incombe de refermer


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Dernière modification le 17/08/07